MÉMOIRES DE VI(LL)ES
Guerlesquin - Radio U
« Mémoires de vi(ll)es » est un projet de collectages radiophonique porté par l’association Petites Cités de Caractère® de Bretagne et la Coordination des Radios Locales et Associatives de Bretagne (CORLAB).
Cette troisième saison s’inscrit dans le cadre de l’appel à projet « L’Été culturel » de la DRAC Bretagne, visant à proposer des animations durant la période estivale aux publics qui ne partent pas en vacances.
Photos : Sarah Chajari – L’Atelier du Canal
LES HABITANT·ES

Roger Binaux

Noël Gentilini

Michel Guilloux

Martine Jaouen

Hélène Jouan

Annick Lagadec

Thérèse Layour

Jeannette Le Foll

Frédéric Le Scour

Denise Mignot

Hervé Tilly
LA RADIO

Radio U
Quentin Bleuzen
Avant le projet « Mémoire de vi(ll)es », je connaissais peu la ville de Guerlesquin. J’écris bien « ville », car on ne parle pas de bourg à Guerlesquin, gare à celui ou celle qui fera l’erreur ! Les habitants de la commune m’ont fait entrevoir une partie de son histoire, dans un accueil chaleureux et hospitalier et je leur en suis fort reconnaissant. Autour des discussions collectives à la mairie ou à la résidence du Guic, les souvenirs ont ressurgi pour se croiser et se préciser. La radio permet cela, l’écoute et la prise de parole collective, pour se remémorer et transmettre les histoires. Des Halles, au Présidial, en passant par l’étang du Guic et l’ancienne usine Tilly, les lieux et les gens de Guerlesquin ont connu leurs heures de gloire et leurs déboires. Malgré les aléas de l’histoire, la tradition des fêtes locales pour le Mardi gras ou les fêtes patronales perdurent et traversent les générations. Alors, je reviendrais à Guerlesquin, pour entendre de nouvelles histoires au coeur de ces beaux moments de fêtes collectives.
LES ÉPISODES
« Je suis un peu pour ne pas dire beaucoup, chauvine. »
Naissances, école et festivités
Témoignages : Michel Guilloux, Martine Jaouen, Hélène Jouan, Jeannette Lefoll, Frédéric Le Scour et Hervé Tilly
Dans ce premier épisode, les habitants livrent un portrait riche de leur village, où traditions et souvenirs d’autrefois occupent une place centrale. La majorité ayant grandi à Guerlesquin, décrit la pratique courante de la naissance à domicile, profondément ancrée dans la culture locale, où chaque arrivée était un événement collectif. Martine Jaouen se souvient que chaque naissance était un moment de bonheur partagé, tandis qu’Hervé Tilly rappelle que le Café des Comères était le lieu où l’on invitait proches et marraines pour célébrer ces évènements, avec cadeaux et échanges chaleureux.
Le récit met aussi en lumière la forte dualité sociale et religieuse qui animait autrefois le village, entre « le haut » et « le bas » de la cité. Martine relate l’expression « l’école du Diable » pour désigner l’école publique du haut, en opposition à celle des « Bonnes Soeurs » en bas. La séparation entre garçons et filles, notamment à l’école, renforçait cette division.
Les traditions populaires, comme le carnaval, occupent également une place importante dans la mémoire collective. Certaines pratiques ancestrales ont disparu, comme le « Déhouguage de l’oie », où l’on coupait le cou d’une oie suspendue en passant au galop. Le « Manager », mascotte en paille représentant Mardi- Gras, était auparavant accroché au présidial, l’ancienne prison, et pouvait effrayer les enfants, comme le confie Jeannette Le Foll.
Un symbole fort de l’identité locale est le jeu de boules appelé le Bouloù Pok, pratiqué depuis 1633. Selon la tradition, il oppose le Nord et le Sud de la ville lors d’une journée très codifiée. La partie, longue et stratégique, peut durer jusqu’à la tombée de la nuit, avec des boules en buis, fabriquées avec soin et séchées plusieurs années. Ce jeu, exclusivement masculin, fait partie intégrante de la culture locale. En clôture de l’enregistrement, Hervé chante en breton « Les foires de Guerlesquin », une chanson emblématique de tous les repas en famille.
« Il donnait quelques coups de tambour, alors on arrivait autour pour écouter. »
Crieur public, course cycliste et cinéma
Témoignages : Michel Guilloux, Martine Jaouen, Hélène Jouan, Jeannette Lefoll, Frédéric Le Scour et Hervé Tilly
Cet épisode évoque les souvenirs d’enfance et de jeunesse des habitants, qui racontent avec nostalgie le rôle du crieur public. Avant la généralisation du téléphone, des journaux ou des réseaux sociaux, il diffusait les nouvelles officielles au son du tambour. Jeannette Le Foll se souvient d’Émile Ollivier, qui parcourait les trois places de la ville avec son tambour pour annoncer les messages de la mairie, souvent débutant par « Avis à la population ». Ces annonces concernaient notamment mariages et décès. Cette tradition, qui était aussi une fonction communale, a perduré jusqu’aux années 70.
Hervé Tilly souligne également l’effervescence des courses cyclistes après le Tour de France, attirant jusqu’à 10 000 spectateurs et des champions comme Jacques Anquetil, Eddy Merckx ou Raymond Poulidor dans les rues de la petite cité. Jeannette, dont la mère tenait un café-bistrot sur le circuit, se rappelle que la fin de la course pouvait devenir chaotique : dès que les barrières étaient retirées, la foule envahissait la rue et le café, ce qui la forçait à servir à la hâte.
Enfin, les habitants évoquent la place du cinéma dans leur vie sociale, avec des séances organisées par le patronage ou l’école laïque : « Charlot », « Tintin »,
souvent dans des conditions rudimentaires, avec des bancs en bois peu confortables et parfois des erreurs de bobines qui faisaient rire tout le monde. Hélène appréciait aussi les décors ingénieux du théâtre du patronage.
« Il y avait un commercial qui a été pris en otage. A l’époque, Jacques Tilly a été obligé de verser une rançon pour le libérer au Yémen. »
Histoire de l'Usine Tilly
Témoignages : Michel Guilloux, Jeannette Lefoll, Frédéric Le Scour et Hervé Tilly
Hervé Tilly, frère du fondateur Jacques Tilly, explique que la famille appartient à une lignée de bouchers depuis 1610. En 1956, Jacques décide de quitter le commerce du cochon pour se lancer dans celui du poulet, considéré comme plus porteur. Initialement destiné au marché local (Monoprix, boucheries de Brest et Morlaix), l’activité évolue vers la congélation vers 1963. Hervé raconte l’expansion de l’entreprise : du premier abattoir derrière la boucherie familiale à la construction d’une usine dans le verger de ses parents, puis à un complexe moderne capable de traiter 700 000 poulets par jour, avec 80 % d’exportation vers l’Arabie Saoudite.
L’usine employait une main-d’œuvre importante, travaillant en deux équipes dès 5 heures du matin ou 13 heures. La fin d’année était marquée par la remise de primes en espèces et de cadeaux (téléviseurs, canapés), suivie de fêtes dans tous les bistrots de la ville. Malgré une fuite d’ammoniac qui a provoqué des manifestations à Lannion, la population locale, soutenue par des instituteurs comme Jeannette Le Foll, s’est mobilisée pour défendre l’emploi.
La fermeture de l’usine Tilly en 2018 s’explique par plusieurs facteurs : la concurrence du Brésil et la suppression des primes européennes à l’exportation. De la boucherie familiale de 1956 à l’exportation mondiale, l’épopée de l’usine Tilly reste un marqueur fort de la mémoire collective de Guerlesquin.
Noël Gentilini, ancien ouvrier de l'usine Tilly
Cet entretien est consacré à Noël, 75 ans, qui raconte sa longue carrière comme ouvrier à l’abattoir de volailles Tilly, où il a travaillé de ses 14 à ses 60 ans.
Il relate la pénibilité physique du métier, notamment l’accroche de volailles, ainsi que l’évolution des méthodes de production, passant du manuel au mécanisé. Malgré de longues journées, dans le bruit, et des problèmes de santé liés aux gestes répétitifs (tendinites au bras), il souligne la bonne ambiance et la camaraderie qui régnaient entre collègues. Noël a pris sa retraite avant la fermeture définitive de l’usine en 2018, un événement qu’il regrette, car cette activité représentait une importance majeure pour la ville.
« On discutait et on rigolait entre nous, c’était très bien. »
Denise Mignot, agricultrice
L’enregistrement met en lumière le récit de Denise (91 ans), ancienne agricultrice, qui raconte son parcours à Guerlesquin. Elle évoque la pénibilité du travail d’autrefois, marqué par l’usage des sabots de bois et la manipulation du fumier, avant l’arrivée de la mécanisation. Son témoignage décrit aussi l’ambiance animée des foires aux bestiaux et l’importance sociale des marchés locaux, qui rythmaient la vie de la commune. En confrontant passé et modernité, son récit illustre les profondes mutations du monde rural breton au XXe siècle.
« On a vécu comme ça, sans machine, mais si on demandait aux jeunes d’aujourd’hui de faire un tel travail, ils ne le feraient pas. »
Marché aux bestiaux, Pardon et Fête des moissons
Témoignages : Roger Binaux, Annick Lagadec, Thérèse Layour
Dans cet épisode, nous retrouvons Quentin, animateur de Radio U, à la résidence du Guic, pour rencontrer d’autres habitants très attachants. Roger Binaux, Annick Lagadec et Thérèse Layour partagent leurs souvenirs liés à la vie rurale et agricole en Bretagne. Le récit met en avant l’évolution du marché aux bestiaux, passant des transactions traditionnelles dans les foires, faites de la main à la main, aux enchères électroniques de la Sica Mob en 1972. Roger compare l’ambiance des tribunes à celle d’un spectacle ou d’un cirque, attirant même les curieux et touristes !
La logistique était alors importante : les bêtes étaient transportées en bétaillères derrière des tracteurs, et les petits veaux étaient souvent mis dans le coffre de voitures particulières. Les témoins évoquent aussi la pénibilité du travail de la terre, comme le battage du blé et l’importance des chevaux de trait (jusqu’à quatre par ferme) pour les travaux des champs, avant la généralisation des tracteurs. Annick raconte avec tendresse que la plus douce de ses juments, avait été réquisitionnée par les Allemands pendant la guerre.
Heureusement, les festivités animaient la vie : la fête des moissons marquait la fin des récoltes estivales avec des feux de joie en centre-ville, tandis que le Pardon de Guerlesquin, le dernier week-end de juillet, était une grande fête foraine avec auto-tamponneuses, stands de tir et manèges.
« Pour les petits veaux, on pouvait les mettre dans le coffre de notre Peugeot. »
« Quand on était jeunes filles, on allait au bal du Pardon sous les halles. »
