MÉMOIRES DE VI(LL)ES

Guingamp - Radio Kreiz Breizh

 

« Mémoires de vi(ll)es » est un projet de collectages radiophonique porté par l’association Petites Cités de Caractère® de Bretagne et la Coordination des Radios Locales et Associatives de Bretagne (CORLAB).

Cette troisième saison s’inscrit dans le cadre de l’appel à projet « L’Été culturel » de la DRAC Bretagne, visant à proposer des animations durant la période estivale aux publics qui ne partent pas en vacances.

 

Photos : Sarah Chajari – L’Atelier du Canal

LES HABITANT·ES

Et Marie-Louise Auffray, Monique et Claude Denes, Monique Le Boucher [non photographiées]

Anne André

Anne André

Abel André

Abel André

Danielle Bisgambiglia

Danielle Bisgambiglia

Mikaël Corlay

Mikaël Corlay

Armelle Lissillour

Armelle Lissillour

Françoise (Soazig) Rouzault

Françoise (Soazig) Rouzault

Noëlle Tilly

Noëlle Tilly

LA RADIO

Radio Kreiz Brezih

Radio Kreiz Brezih

Morgan Large

 

Je franchis les portes de Kersalic, la résidence, oui résidence, car on ne dit pas EHPAD à Guingamp. Et j’hallucine, des rues, des commerces, un salon anglais, des cuisines, un restaurant ouvert à tous, et du passage, beaucoup de passages, car on vit à Kersalic. On vient y faire des ateliers même si l’on n’est pas résident. Des chats tranquilles dorment sous les escaliers et des poules se promènent dans les couloirs grattant ici ou là la terre d’une plante en pot. Les rencontres ont été parfois individuelles, parfois collectives et j’ai été touchée par l’humanité de ces mémoires vivantes de Guingamp, et par la grande honnêteté de leurs témoignages.

LES ÉPISODES

Abel et Anne André, deux jeunesses opposées

Anne et Abel, deux enfants nés à une trentaine de kilomètres de Guingamp, ont chacun connu une enfance très différente, malgré leurs origines communes de familles de cultivateurs : Abel à Kerbors, Anne à Langoat.

Pendant ses années au collège puis au lycée à Guingamp, Abel profitait de son temps libre pour se promener en forêt ou le long du Trieux. Ces escapades étaient aussi l’occasion d’assister aux matchs au stade Charles-de-Blois le dimanche après-midi. Il aidait également ses voisins âgés en distribuant des denrées de première nécessité (lait, café, sucre…) dans le quartier de Montbareil. Abel se souvient avec émotion de l’accueil chaleureux qu’il recevait, allant jusqu’à être considéré comme leur petit-fils. Son professeur Edouard Ollivro, ancien maire de Guingamp, joua un rôle clé en lui permettant d’intégrer l’AOIP, une entreprise innovante qui fabriquait des centrales téléphoniques et a contribué à l’essor économique de la ville.

De son côté, Anne, également pensionnaire, a peu connu les sorties hors de l’école. Elle a d’abord été à Plestin, puis à Guingamp au lycée Pavie. Elle rentrait chez ses parents tous les week-ends, après un long et difficile trajet en train jusqu’à Plouëc-du-Trieux, suivi de trois quarts d’heure de vélo. La famille n’avait que deux vélos pour toute la tribu, ce qui montre la simplicité de leur vie quotidienne.

 

« Il y avait un vélo pour mon père, un vélo pour ma mère. On n’avait pas les moyens, donc il fallait qu’on se débrouille. »

Anne

 

« On n’avait pas beaucoup de sorties pour les vacances. On avait juste la Toussaint, Noël et puis les grandes vacances et c’était à peu près tout. »

Abel

Danielle Bisgambiglia, une enfance préservée

Danie garde de son enfance des souvenirs heureux, ponctués de danses et de baignades. Âgée d’une dizaine d’années, elle partait en colonie de vacances sur la côte de Bréhec pendant la belle saison. Le reste des vacances se passait à Guingamp, où elle se rendait régulièrement au Moulin à Fouler, le long du Trieux. Elle y nageait et se régalait des crêpes du restaurant voisin, tenu par une certaine Maria.

Elle se souvient aussi de la dérobée, une danse en duo qu’elle pratiquait lors de la Saint-Loup ou à la salle municipale près de l’hippodrome de Bel Orme. Cette danse impliquait de partir à la recherche d’un cavalier à chaque sortie, mais toujours en tout bien tout honneur. La pratique régulière de cette danse l’obligeait aussi à faire réparer ses chaussures chez le cordonnier de la rue Rustang, à l’entrée de la ville.

Malgré le contexte de la guerre, ses souvenirs restent intacts. Danie n’a jamais souffert de la faim, grâce au lait qu’elle récupérait quotidiennement à la ferme voisine et aux pêches et aux truites et anguilles que son père, chef de dépôt des chemins de fer de Guingamp, pêchait dans le Trieux. Son père échangeait aussi régulièrement des outils contre des denrées alimentaires, aidant ainsi sa mère à Paimpol, qui manquait de nourriture. 

 

« On allait au Moulin à Fouler se baigner à la rivière. J’ai appris à nager à la rivière. »

Danielle

Parcours de femmes

Témoignages : Marie-Louise Auffray, Armelle Lissilour, Noëlle Tilly

Cet épisode dresse le portrait de trois femmes aux parcours atypiques. Armelle Lissilour, habitante de Guingamp depuis plus de 45 ans, a consacré sa vie à accompagner son mari vétérinaire, venu s’installer après son service militaire en Algérie. Outre les animaux domestiques, il s’occupait aussi des animaux de la ferme. Mais ce qui reste gravé dans sa mémoire, ce sont ses expériences avec les ménageries de cirque, notamment Pinder. Elle se souvient en riant du jour où son époux a dû monter sur un escabeau pour ausculter une girafe ou de la fois où il est entré dans la cage des lionceaux avec le dompteur !

Noëlle Tilly et son mari ont aussi formé un couple singulier, uni par leur passion pour la musique et dont le mariage a duré 64 ans ! En tant que chef de l’harmonie municipale, son mari était séduit chaque jour par le son de l’accordéon que Noëlle jouait sur le chemin de son travail. Sa sensibilité l’a amenée à participer aux festivités de la ville, comme les courses de chevaux à l’hippodrome du Bel Orme, les bals à la salle municipale (devenue plus tard la médiathèque). Elle évoque aussi le Bal de la Reine, organisé le jour de l’Ascension à Guingamp, où les couronnées recevaient des cadeaux prestigieux, comme de belles robes blanches ou des montres, offerts par les commerçants locaux.

Marie-Louise Auffray, tout comme Armelle, a travaillé toute sa vie avec son mari, marbrier dans le domaine funéraire. Après le veuvage de son beau-père, ils ont pu ouvrir une seconde boutique en plus de celle située au carrefour de la gare, s’établissant dans sa maison de la rue Saint-Nicolas pendant plus de 25 ans. En charge de la vente, elle était proche de sa clientèle, venant principalement de Guingamp et ses environs. Plus tard, elle s’est engagée en politique en tant qu’adjointe aux affaires familiales, une démarche rare à l’époque, lorsque le conseil municipal comptait seulement deux ou trois femmes.

 

« On avait des grands cirques comme Pinder qui venaient à Guingamp et souvent, on appelait le vétérinaire pour voir l’état des animaux. »

Armelle

 

« Quand mon grand-père est décédé, j’ai eu un héritage et j’ai voulu avoir un accordéon. »

Noëlle

Mickaël Corlay, l'engagé

Fervent défenseur du breton, Mickaël en est un locuteur régulier grâce à son apprentissage au centre culturel breton de Guingamp en 1977. Créé en 1969 par notamment le Père Kerhoas, il fut imaginé sur le même modèle que la mission bretonne à Paris. En 1980, Mickaël prend la présidence du centre et met en place des sessions de danses bretonnes à l’image des cercles celtiques. Pour attirer des participants, une annonce est publiée dans les journaux locaux comme Ouest France ou Le Télégramme. Mais le bâtiment du centre n’étant pas adapté en raison de son plancher en ciment, les cours sont déplacés à la maison du Vally.

Cheminot de carrière, Mickaël travaillait chez Eugène Guyader à la SERNAM, l’équivalent actuel du fret SNCF. Il s’occupait de réceptionner les wagons remplis de colis qui arrivaient directement de Paris au nombre de six par jour ! Un travail qu’il a apprécié malgré les difficultés physiques. Il a assisté à la transformation de Guingamp et notamment l’évolution des commerces. Autrefois implantées uniquement en centre-ville, Mickaël témoigne de la construction des grandes surfaces aux abords de la ville, initialement vastes étendues de champs.

 

« A l’époque, il faut dire que le trafic par la route était moindre que le trafic par la gare. Il faut bien comprendre que tout le commerce était en centre-ville avant et qu’aller à l’extérieur du centre-ville, c’était compliqué. »

Mickaël

 

« Ils [les gens] viennent parfois sur Guingamp parce qu’ils ont plus de choix dans les magasins que Saint-Brieuc. »

Claude

Monique et Claude Denes, une vie d'engagement

 

Originaire de Trégonneau, mais élevé à Pommerit-le-Vicomte, Claude a effectué sa scolarité à Guingamp. Après ses premières années professionnelles chez Citroën à Rennes, il revient à Guingamp pour travailler en construction mécanique. Il devient rapidement chef d’atelier dans la fabrication de camions pour le transport de bétail, un secteur en pleine expansion dans les années 70. Il confie avoir pris plaisir à participer à l’évolution de ces techniques industrielles.

Malheureusement, sa carrière s’arrête brutalement en 2004, après une chute du toit d’un camion, et à la suite d’autres accidents du travail en 1987 et 1989 qui ont altéré sa vision. Il se déplace aujourd’hui avec des cannes, mais reste très actif dans le tissu associatif, notamment en tant que responsable départemental d’associations de sensibilisation aux handicaps et à la malvoyance. Il donne aussi son sang depuis ses 20 ans et préside depuis 2005 l’association des donneurs de sang de Guingamp.

Malgré une ville encore peu adaptée aux besoins des personnes handicapées, Claude et Monique apprécient Guingamp pour sa vitalité, ses nombreux commerces et son accessibilité via les axes routiers et ferroviaires. Ils aiment se promener régulièrement le long du Trieux.

Enfin, les journées du patrimoine leur permettent de découvrir ou redécouvrir tous les lieux historiques de la ville, sauf la chapelle des Ursulines, récemment restaurée, qui leur échappe encore.  

 

« Il fallait 8h de train pour venir de Paris à Guingamp, maintenant, on y est en 2h30, mais en 50, le train s’arrêtait à toutes les stations. »

Monique

Monique Le Boucher, une adaptation progressive

 

L’installation de Monique à Guingamp n’a pas été facile. Arrivée pour le travail de son mari, agent d’assurance, elle pensait ne rester que cinq ans, avec l’idée de se rapprocher de Paris par la suite. Mais dès les premières années, Monique s’est sentie perdue, comme si elle se trouvait dans un pays étranger.

Cependant, à partir de 1957, elle a commencé à s’intégrer, en construisant un réseau d’amis et en exerçant sa propre activité professionnelle, après avoir aidé son mari dans l’administratif. Il n’était alors plus question de partir. Les douceurs guingampaises, exclusivement vendues
en ville, ont aussi été une raison supplémentaire pour Monique de rester. Elle se souvient encore des différents types de pains (pain plié, pain moule, pain en couronne…) et surtout des pâtisseries de M. Martinet, notamment ses duchesses (pâte à chou fourrée à la crème), qui étaient si appréciées qu’elles étaient recommandées jusqu’à Paris par des amis de sa mère.

La fête de la Saint-Loup était aussi un moment fort de la vie locale, avec le défilé des danseurs de la dérobée partant de la prairie du Restmeur, au-dessus de l’hôpital, pour descendre jusqu’à la place du centre. Monique aurait aimé participer à cette grande fête populaire de début septembre, mais son mari détestait danser. À l’époque, on n’avait d’ailleurs pas d’autres partenaires que son époux. 

Françoise Rouzault, la mutine

Installée à Guingamp depuis plus de 30 ans, Françoise, ou Soizig en breton, est arrivée en 1991 pour son travail. Elle a exercé vingt ans à La Poste avant d’intégrer le centre culturel breton. Résidant dans les HLM de Castel-Pic, en hauteur de la ville, ses débuts ont été difficiles : elle se sentait seule et manquait d’activités. Heureusement, la création des « cafés parlottes » lui a permis de faire des rencontres, notamment avec des amies avec qui elle joue à la belote deux fois par semaine, et d’assister régulièrement aux spectacles du théâtre du Champ au Roy.

Originaire de Prat et ayant grandi à la ferme, Soizig a suivi sa scolarité chez les bonnes sœurs, d’abord à Bégard puis à Gouarec, pour devenir infirmière, conformément aux souhaits de ses parents. Mais, en raison de son indiscipline et de ses sorties en douce, elle a été renvoyée en 1970. Déjà jeune, elle s’exerçait à faire le mur pour aller au bal. Pour ne pas éveiller les soupçons, elle prenait soin de nettoyer ses chaussures avant de rentrer.

Par ailleurs, elle garde un souvenir agréable des repas pris au restaurant de la commune avec les ouvriers et agriculteurs locaux, ce qui lui permettait d’échapper à la cantine scolaire. C’était aussi le lieu où elle a effectué son premier travail d’été, à 14 ans, comme serveuse — une façon d’éviter le travail à la ferme. Avec le recul, elle réalise que la vie à la ferme, c’était le bonheur !

 

« Il fallait travailler donc il n’y avait pas de sorties et on sortait en cachette pour aller au bal. Il ne fallait pas que les chaussures soient sales le matin, autrement les parents se doutaient qu’on était sortis. »

Françoise